17
Jan
2020

Du neuf avec du vieux


Avant de commencer, petite précision: cet article n’est pas une review du jeu, mais plutôt un essai sur certains aspects présents et que l’on peut relever.

(nb: Après avoir ouvert une image, vous pouvez utiliser les touches fléchées du clavier pour naviguer entre elles, et la touche échap pour revenir au texte)


The Outer Worlds est un jeu vidéo dont l’action se déroule dans un autre système stellaire, avec une humanité qui a conquis les étoiles à coup de voyage inter-sidéral.

La direction artistique emprunte énormément au style commercial des États-Unis du 20e siècle au sens large.
Et ce n’est pas un fait anodin, uniquement là pour le plaisir visuel, car les différentes factions et organisations fictives du jeu sont d’une manière ou d’une autre teintées par ce courant.


Un exemple de l’identité visuelle du titre.



Voyez-vous, cette humanité stellaire est restée bloquée dans cette époque avec la mentalité qui va avec : mercantile, capitaliste, matérialiste, et rationnelle au possible.

  • La valeur travail est suprême dans cette société où peu de place est laissée à l’individu qui souhaite s’émanciper.



En guise d’idéal à atteindre, on promet aux travailleurs l’ascension dans l’échelle sociale, le confort ou encore une retraite paisible après avoir littéralement passé sa vie à la gagner.

Il est même possible d’avoir sa retraite anticipée grâce à un “tirage au sort” !
Un comble pour une société ancrée dans le déterminisme scientifique, n’est-ce-pas ?

  • En réalité, les individus tirés au sort pour leur retraite anticipée sont sélectionnés à cause de leur mauvaises performances au travail et sont ensuite envoyés pour un aller simple vers la mort.
    Le tout sous couvert de propagande et dans une discrétion froide de compassion.

Le fameux couloir de la mort dans une quête annexe.


A bien des égards, cette société ressemble à ce qui a existé ou existe toujours sur notre Terre.
Difficile de passer à côté tellement le trait a été grossis dans le jeu.

Le fameux “métro-boulot-dodo”, les performances attendues au travail…
En extrapolant un peu, le fait que “le droit à exister” tourne autour de la valeur argent en contrepartie de ce fameux travail.
Que ce travail soit ingrat ou épanouissant, cela ne change pas grand chose à cette fondamentale.


La quête de Max

C’est dans ce contexte que vous ferez très probablement la rencontre avec un certain vicaire, répondant au nom de Max.
Un personnage dont les lignes de dialogues ont été mûrement réfléchies.
Au détour d’une conversation, il pourra vous faire un tour d’horizon des courants de pensée en vigueur, ou ayant existé.


Max et sa quête exist-en-tielle.


Deux grandes philosophies s’opposent: Scientisme et Philosophisme.

La première est la religion officielle adoptée par le conglomérat des corporations humaines.
Comme son nom l’indique, elle est tournée vers une rationalité outrancière qui sert à dessein les plans desdites corporations.

Si vous cherchez bien, il existe dans le jeu un objet qui vous présente ses axiomes, appelés “Les Six Piliers du Scientisme”.
Il s’agit de versions “jusqu’au-boutistes” de courants de pensées ayant existé ou toujours en vigueur chez nous, à divers degrés.

  • La loi du plus fort / Darwinisme : “La nature rejette toute égalité. Le plus fort survit et le faible disparaît au nom du bien commun.”
  • Déterminisme / Mécanisme : “Nous ne sommes que des machines cellulaires, l’esprit est la conséquence de réaction chimiques(…)”
  • Empirisme : “Le seul véritable savoir est celui qui est tangible, observable, quantifiable. L’expérimentation scientifique est le seul moyen de comprendre le plan de l’Univers.”
  • Stoïcisme : “C’est la raison, et non l’émotion, qui définit l’ordre moral.”
  • Ordre théologique: “Toutes les choses ont une raison d’exister et un but à servir. Le but de l’humanité est de parvenir à résoudre l’équation universelle.”
  • Soutien de la science : “Les progrès de la science et de la technologie rapprochent l’humanité de l’accomplissement de son rôle dans le cosmos.”

L’image est nette et sans ambiguïté.
Le second courant, appelé “Philosophisme”, est dans le collimateur du premier depuis de nombreuses années, au point d’en être banni ou seulement pratiqué par des exclus.
Les suivants de cette philosophie croient que “Tout est chaos“, ce qui est en contradiction avec l’Ordre établi du Scientisme, son Grand Architecte et l’Equation Universelle.


Des lignes de dialogues qui ont du sens…



La pyramide de la conscience

A un autre moment, le vicaire laissera entendre qu’il se dit intéressé par un des anciens auteurs de ce courant, à l’origine d’une théorie autour de “La perception de la réalité” .
Curieux, n’est-ce-pas ?

Il continue même en commentant sur le Scientisme, entrevoyant une possibilité :

  • Le Grand Architecte est-il une conscience ? Une force de la nature ? A-t-il créée l’Équation à dessein ?

Une ligne de dialogue qui ose quand même interroger nos propres axiomes.

Pourquoi notre science à balayé du revers de la main – à tort ou à raison – le concept du “divin” et du monde des esprits ?
Pourquoi ne cherche-t-on de la vie que sous la forme de microbe sur des exoplanètes ?
Pourquoi n’émettons jamais la possibilité que d’autres consciences puissent exister dans le discours courant ?
Sommes-nous vraiment en haut de la “pyramide” ?


Retour très terre-à-terre avec Max qui finit de nous rappeler que malgré le potentiel d’ouverture de ce courant, ces questions n’ont pas vraiment lieu d’être au sein du Scientisme.
Tout ce qui compte, c’est le Plan, l’Equation.

Le sentiment d’accomplissement se trouve dans l’acceptation du rôle de chacun dans le Grand Plan.
D’où le déterminisme social si présent dans le contexte du jeu.


La salle aux réponses de Max… Possible parallèle aux rituels et substance en vogue; façon Ayahuasca..? Méfiance !


A noter que Max est à la recherche d’un bouquin perdu (symbole d’un savoir oublié avec le temps) du Philosophisme, et dans la version anglaise du jeu, il se trouve que le bouquin en question a été rédigé en français.

S’ensuit une situation assez cocasse où notre compagnon de route rage devant cette langue qu’il ne comprend pas. Si près de toucher le ciel !

Vous l’aurez deviné, ce n’est pas tout à fait un hasard.

De manière générale, la langue anglaise est plus pragmatique et “carrée” que la langue française.
Plus proche du Scientisme, pour ainsi dire.

Qui plus est, le français a toujours eu une connotation assez “philosophique” – entendez par là Alchimique, Spirituelle – avec les traces laissées par la langue des oiseaux par exemple.
(Bien qu’on en retrouve encore en Anglais)


Et puis, il faut dire que la langue française sonne quand même plus féminin, ce qui serait à rapprocher de l’approche plus intuitive des Philosophistes.


Si vous terminez la quête de Max, vous verrez que la conclusion se fait en l’aidant à combattre ses vieux démons et ses schémas de pensée.

Chose étonnante, il changera d’attitude à l’issue, mais peut-être pas pour le meilleur.
Apaisé, il le sera bel et bien, mais dans un ton légèrement monocorde, comme après un lavage de cerveau.
Une dernière invitation du jeu à rester vigilant quoiqu’il arrive.


(Si votre personnage a assez de Perception)
“Il est plus simple de vivre les yeux fermés. Voir la vérité en face demande bien plus de courage.”


Bien qu’il y ait sûrement du vrai dans les deux extrêmes présentées dans The Outer Worlds, quelle serait la direction possible à prendre, si le matériel n’a pas réponse à tout ?
Serait-ce l’intangible, l’inconnu, l’esprit plutôt que la matière ?